Beckett…un temps qui n’en finit pas de finir…

21026Fin de Partie est une pièce fascinante, dont le temps peut être considéré comme un personnage à part entière. Qu’est-ce qui finit ? C’est la question que nous nous sommes posés en classe, après la découverte du premier dialogue entre Hamm et Clov, deux des personnages mal en point de l’œuvre.

Est-ce le monde qui finit ? Si tant est qu’il ait jamais existé. Le monde que nous montre Beckett, en tout cas, est construit au cœur d’un temps figé.

HAMM – Quelle heure est-il ?

CLOV – La même que d’habitude.

HAMM – Tu as regardé ?

CLOV – Oui.

HAMM – Et alors ?

CLOV – Zéro

L’heure, synonyme de néant, notion temporelle familière au théâtre classique, est anéantie. Avec cet échange, Beckett donne en représentation un temps qui stagne, qui se répète, de même que les répliques et les gestes se redupliquent à l’infini.

Le temps avance, cependant. Hamm fait référence au passé – « autrefois »-, demande à Clov: »Tu n’as jamais eu la curiosité d’enlever mes lunettes ? », révélant ainsi un passé commun. De même, il évoque le futur  » un jour, je te les montrerai [mes yeux] » mais cela reste un avenir fantasmé, « un jour » équivaut à « jamais » dans un temps où le futur se construit comme un discours creux.

8HAMM – Je ne te donnerai plus rien à manger.

CLOV – Nous mourrons.

HAMM – Je te donnerai juste assez pour t’empêcher de mourir.(…)

CLOV – Alors nous ne mourrons pas.

Le futur en est réduit à une succession de devinettes qui ne ressemblent en rien à un avenir.

Alors comment définir ce temps ?

Peut-être en en faisant le temps de l’entre deux. La récurrence de la didascalie « (Un temps) » allonge le discours, faisant s’écouler matériellement ce temps qui n’existe pas.

La réplique de Clov « Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas », fait référence au paradoxe du tas énoncé par Eubulide selon lequel il est impossible de décider à partir de quel grain un tas devient tas) repris par Clov est capital : Clov nous dit que soudain un jour, un grain peut faire tas tout en nous affirmant par fidélité au paradoxe d’Eubulide, disciple imaginaire de Protagoras, que ce tas est impossible.

À un moment donné, dans le Temps, une seconde vient, décisive, critique. C’est la fin, le moment, la seconde de la fin comme un grain peut finalement faire tas.
Par conséquence, chaque seconde devient tas, est à la fois, Tout et Rien.
Commence ainsi Fin de Partie. Le grain inattendu aura t-il passé dans le sablier de Clov, la fin aura-t-elle lieu?

Est-ce le temps du joueur d’échecs qui réfléchit au coup…à jouer – « A moi…de jouer », déclare Hamm ? Est-ce à dire que chaque mot, chaque phrase est le coup d’une partie qui se joue ? Sans doute est-ce une clé, dans la mesure où l’on joue pour passer le temps, pour…tuer le temps !

AU fond, on ne peut résoudre le « ça va finir » de Clov, ce qui ne cesse de finir, c’est la fin de pièce, dont on ne peut démêler les fils. Que reste-il, une fois la pièce finie ?  Une « vieille fin de partie perdue », déclare Hamm. La mémoire d’une pièce pour le spectateur qui, dans l’entredeux de la fin s’est jouée…

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