A la poursuite du temps… dans une nouvelle d’Italo Calvino

De l’expérience mathématico-littéraire du temps…

Italo Calvino, dans son recueil Temps zéro, interroge notre relation au temps. La nouvelle La poursuite présente un personnage-narrateur, bloqué dans les embouteillages, poursuivi par un tueur. Nous analysons ce texte à la fois du point de vue littéraire et du point de vue mathématique.

SEANCE 1: Lecture de l’incipit

La lecture de l’incipit nous permet de mettre en lumière des éléments d’analyse essentiels pour la suite Le narrateur s’exprime à la première personne et au présent, ce qui brouille immédiatement les repères temporels, et le cadre spatio-temporel, s’il est contemporain, ne permet pas de situer précisément la scène. De quel temps s’agit-il ? Quel temps s’écoule pour le personnage ? Difficile de le déterminer.

On remarque ensuite que le narrateur se lance dans un argumentaire destiné à montrer que les feux de circulation ont été mal réglés, l’occasion pour Anna, professeure de mathématiques, d’évoquer la notion de vitesse, une notion qui n’existe qu’avec la notion de référentiel. C’est le cas dans cet incipit puisque le conducteur oppose son « je » au « eux » des autres conducteurs. Anna explique : si nous sommes deux, A et B, dans un train et que celui-ci avance. La vitesse de B par rapport à A est nulle. En revanche si C nous dit au revoir de l’autre bout du quai, A et B vont à la vitesse du train. Tout est question de référentiel…

SEANCE 2: Confrontons mathématiquement Temps de l’histoire et Temps du récit

Nous commençons par définir ces deux notions.

L’histoire désigne la succession d’événements, réels ou fictifs, et leurs relations d’enchaînement ou de répétition. Le récit désigne le discours qui rapporte cette succession d’événements. Il suppose l’existence d’un narrateur, absent ou présent dans le récit.

Le temps de l’histoire : se calcule en jours, mois années. Il est linéaire et suit l’ordre chronologique

Le temps du récit : se « calcule » en lignes, en nombre de pages, en chapitres…

Nous confrontons ces notions à une représentation graphique permettant de travailler les notions de vitesse moyenne, vitesse instantanée et d’accélération. On compare les différents segments, doués d’une vie propre et on met leur signification en évidence: le cycliste va à vitesse constante, puis à vitesse nulle (il fait une pause), reprend doucement le rythme et accélère d’un coup.

Comment cela se traduit-il littérairement ? En ordonnée, nous plaçons la durée de l’histoire et, en abscisse, le temps du récit:

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Et nous traduisons ! Quelle signification pour la vitesse constante ? L’accélération ? La pause ?

On remarque que la vitesse constante évoque la proportionnalité entre durée de l’histoire et temps du récit, car l’égalité entre histoire et récit est utopique. En revanche, le rythme peut être constant (une page pour une année par exemple).

Les élèves trouvent rapidement que l’accélération correspond à la notion d’ellipse et que la pause est aussi appelée…pause narrative ! Ils expliquent que l’ellipse – « dix ans plus tard » – sert à passer sous silence des événements qui n’ont pas d’importance pour le récit, tandis que la pause, ralentissant le rythme, permet de pénétrer l’intériorité du personnage mais aussi de créer du suspense en suspendant le temps.

On définit ainsi ce que l’on appelle le rythme de la narration c’est-à-dire la relation entre durée de l’histoire et temps du récit

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Amusant de constater que l’on pourrait traduire en graphique mathématique un texte narratif !

Nous confrontons ces notions à l’extrait de la Poursuite, dans lequel le personnage se perd dans ses pensées. Quel en est le tempo narratif ? Anaïs propose la pause. En effet, on a le sentiment que le temps est arrêté. Philippe évoque plutôt la scène, adéquation entre le temps des pensées du personnage et le temps immobile de l’embouteillage. On ne peut se déterminer. La narration à la première personne et au présent entretient une confusion temporelle permanente. Ce brouillage, justement, donne tout son intérêt au texte.

On poursuit avec un autre extrait, dans lequel le narrateur raconte qu’il ne sort pas de la voiture parce que, précédemment, son poursuivant l’a fait et a été surpris par une avancée soudaine, dans l’embouteillage, qui l’a contraint à reprendre le volant.

On fait émerger chez les élèves la notion de retour en arrière, appelée en littérature « analepse » qui s’inscrit dans l’étude de l’ordre du récit, différant de l’ordre (chronologique) de l’histoire.

L’analepse peut être de deux natures: extérieure, elle n’a pas d’influence sur le présent du récit; intérieure, elle agit sur le présent du récit. C’est le cas ici. C’est parce qu’il a vu son poursuivant échouer dans sa tentative de sortir de la voiture que le narrateur ne le fera pas.

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Mathématiquement, cela se traduit par la notion de probabilité conditionnelle, que l’on représente avec un arbre pondéré

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Au terme de ces deux séances, preuve est faite que la question du temps en littérature est mathématique !

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